La finale de la CAN 2025 entre le Maroc et le Sénégal n’a été que l’aboutissement visible d’un malaise bien plus profond. Les incidents survenus à Rabat n’ont pas éclaté par hasard. Ils s’inscrivent dans une séquence de tensions, de dysfonctionnements et de comportements problématiques qui, depuis plusieurs jours déjà, fragilisaient la Confédération africaine de football.
Dès le vendredi précédant la finale, le climat était délétère au sein de la CAF. Lors de la réunion du Comité exécutif, les échanges ont été marqués par une fracture interne évidente. Certains membres ne se parlent plus, sur fond de révélations du Guardian concernant le passage controversé de la CAN d’un cycle de deux à quatre ans. À cette atmosphère pesante s’est ajoutée l’intervention directe du président de la Fédération nigériane, qui a interpellé Patrice Motsepe sur les nombreux problèmes constatés durant la compétition : désignations arbitrales contestées, manque de cohérence, sentiment d’injustice.
Lekjaa, maître des provocations et des passe-droits
À l’issue de cette réunion, Fouzi Lekjaa, président de la Fédération marocaine de football (FRMF), serait intervenu de manière virulente, insultant son homologue nigérian. Selon plusieurs témoins, l’échange aurait même frôlé la bousculade. Des présidents de fédération se sont ensuite plaints directement auprès de Motsepe, dénonçant un comportement incompatible avec les responsabilités exercées au sommet du football africain. Cette affaire pose une question centrale : pourquoi certains dirigeants sont-ils sanctionnés, quand d’autres semblent intouchables ?
Samuel Eto’o, par exemple, a été suspendu après une altercation avec Ahmed Yahia, président de la Fédération mauritanienne. Pourquoi une attitude similaire, voire plus grave selon les témoignages, ne vaudrait-elle pas les mêmes conséquences à Lekjaa ? Ce n’est pourtant pas un épisode isolé. À la fin de la CAN féminine organisée au Maroc, le président de la FRMF s’en était déjà pris ouvertement aux arbitres, les injuriant et les menaçant, avant d’attaquer l’Ivoirien Noumandiez Doué, alors président de la Commission d’arbitrage de la CAF. Peu après, ce dernier était écarté, remplacé par un Béninois, et l’ancien arbitre camerounais Alioum Néant. Ces décisions ont durablement déstabilisé la Commission d’arbitrage.
Un football africain en crise
Durant la CAN 2025, les incidents se sont ensuite multipliés sur le terrain. L’affaire dite des « serviettes », face au Nigeria puis le Sénégal, a symbolisé une nervosité excessive. En finale, le gardien remplaçant marocain s’est illustré par une altercation avec des ramasseurs de balles pour conserver la serviette d’Édouard Mendy, ce n’est pas tout, au moment du penalty qu’allait tirer Brahim Diaz, des accrochages ont éclaté entre forces de l’ordre et supporters sénégalais descendus exprimer leur colère.
Les images ont fait le tour du monde, mais Ndala n’a pas bronché, alors que des vies humaines étaient en jeu. Ces agissements ont fini par ternir non seulement l’image du Maroc, pourtant salué pour la qualité globale de l’organisation logistique de la CAN, mais surtout celle de la CAF. L’instance continentale apparaît aujourd’hui affaiblie, incapable d’imposer l’autorité de ses règlements face aux pressions, au lobbying et aux ingérences marocaines à travers la FRMF.
Une CAF sommée de se réformer
Cette crise survient alors que la CAF est déjà fragilisée par la situation de son secrétaire général, Véron Mosengo-Omba, qui a atteint la limite d’âge et ne peut plus exercer depuis octobre. Longtemps en conflit avec Lekjaa avant une paix de façade, il est désormais sur le départ, laissant une Confédération sous pression, sommée de blanchir son image après une CAN marquée par le désordre et les polémiques.
Maintenant, des sanctions sont promises et attendues contre des membres de la délégation sénégalaise. Mais se focaliser uniquement sur cet aspect serait une erreur. Le véritable problème est systémique. Les agissements répétés de la FRMF et l’attitude de son président n’ont fait qu’exposer au grand jour une CAF minée par les passe-droits et l’absence de courage politique. De plus en plus, le football africain réclame une Confédération plus calme, plus responsable et plus juste. Une CAF capable de sanctionner sans distinction, de mettre fin aux ingérences et de protéger l’essence même du jeu. La finale Maroc-Sénégal restera peut-être comme un grand moment de football. Mais elle pourrait surtout marquer le point de rupture d’un système arrivé à saturation.
S. M. A.





