Ils se détestent et c’est pour la vie. Tout divise les supporters du Real Madrid et ceux du FC Barcelone. Un clasico, qu’il infléchisse ou non le futur de la Liga, qu’il mette en jeu, comme ce soir à Valence, la Coupe du roi aura toujours une saveur particulière : celle de vaincre l’ennemi. Surtout en Catalogne où le Barça fut la bouée de sauvetage d’un peuple traumatisé par la guerre civile dans les années 1930 du siècle dernier. Les clasicos de l’époque moderne ont pris un ton plus conventionnel, mais la conscience historique ressurgit toujours et fait dire à une majorité de supporters ce jour-là qu’ils jouent leur raison d’être. On retrouve aisément dans les deux camps la même irritabilité à fleur de peau.
Les «pleureuses» et la «verrue»
L’opinion du socio de Madrid est catégorique : «Ils (les Barcelonais) sont nés sous le signe des pleureuses, qui terminent toujours seconds.» Celle de son alter ego du Barça est aussi tranchée : «Depuis les temps les plus reculés, le Real Madrid est dans notre subconscient collectif comme une verrue.» Juste avant de disparaître en 2005, l’écrivain Manuel Vazquez
Montalban avait osé comparer les clasicos «à deux armées symboliques, celle de la “catalanité” et celle de l’“hispanité”, prêtes à se manger le foie». Un Chinois ne comprenant rien au foot et débarquant à Barcelone ou Madrid, la veille ou le lendemain d’un clasico, saisirait mieux la portée sociopolitique de cet antagonisme en écoutant Joan Manuel Serrat, célèbre chanteur catalan, expliquer que «la meilleure façon de résumer ça est de remonter au conflit entre Nordistes et Sudistes pendant la guerre de Sécession, aux Etats-Unis ».
Voilà ce qu’ont enduré les Catalans sous Franco
Exagération ? L’histoire de la Catalogne et de ses six millions d’habitants lui donne raison.
Sous Franco, le stade du Barça, qui s’appelait Las Corts, a été fermé pour comportement «catalaniste» du public. Un président du club a été fusillé au début de la guerre civile en 1936 et, à la fin de la même guerre, en 1939, Franco a tout fait pour essayer de transformer le terrain du FC Barcelone en garage pour des blindés et du matériel militaire. Depuis toujours, la rivalité Real-Barça est parsemée d’actes et de déclarations qui ont nourri ce ressentiment réciproque. Celle de Santiago Bernabeu, président du Real de 1943 à 1978, et partisan d’une «Catalogne paradisiaque, dépeuplée de Catalans», a failli déclencher une révolution.
Ils leur ont piqué Alfredo
Di Stefano et… Luis Figo «le traître»
Comme le cas Alfredo Di Stefano, au début des années 1950, qui avait d’abord atterri à Barcelone, signé un premier contrat et bu de l’eau à la fameuse fontaine Canaletas en signe d’adoption, avant de filer à Madrid trois jours plus tard et d’y faire la carrière que l’on sait. Une affaire d’Etat. Pour trancher, les autorités proposèrent que Barcelone et Madrid se partagent le joueur, une saison chez l’un, une saison chez l’autre. Chantage et menaces politiques contre les sociétés du président barcelonais ont eu raison de sa volonté et contre 300 000 francs de l’époque il a fini par déchirer le contrat. Cinquante ans plus tard, l’affaire Luis Figo a rouvert de vieilles blessures. Arrivé en 1995 à Barcelone, l’attaquant portugais avait tout pour aider les Catalans à combler leur perpétuelle hostilité à l’égard du Real Madrid, donc de l’Etat espagnol. Figo a été le bourreau des «blancs» avant que Florentino Pérez, le président actuel du Real, d’un coup de chéquier, ne l’enlève aux Blaugrana en 2000.
La folie atteint les chefs
de gouvernement Aznar et Zapatero
Peut-on aujourd’hui imaginer une Liga sans clasico ? Dans la vie politique et sociale, il faudrait alors inventer autre chose et ce ne serait pas facile de trouver l’équivalent. Ils sont nombreux les hommes politiques qui jugent ces clasicos comme «nécessaires», à l’instar de José Maria Aznar, l’ancien chef de gouvernement, qui, pendant la guerre en Irak, où il avait engagé les troupes espagnoles, était, le jour J, aussi préoccupé par la composition de l’équipe du Real que par la stratégie déployée à Baghdad. Son successeur, le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, est, lui, un grand supporter du Barça. Du sommet de l’Etat à l’homme de la rue, chacun doit choisir son camp.